MADRID — Pedro Sánchez s’est présenté ce jeudi devant le Congrès pour expliquer, plus d’un mois après les faits, la gestion de la crise migratoire de Ceuta et le rôle du Maroc. Le président du gouvernement a défendu l’action de l’exécutif, réaffirmé la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla et annoncé que le roi Felipe VI se rendrait dans la ville autonome « dans les prochaines semaines ». Son intervention laisse toutefois ouvertes plusieurs questions sur les alertes préalables et la capacité de réaction de l’État.
Sánchez écarte toute preuve concluante contre le Maroc
Le président a déclaré qu’aucun élément solide ne permettait de conclure que l’arrivée massive des 30 et 31 juillet avait été organisée par les autorités marocaines. Il a néanmoins reconnu que la gendarmerie marocaine avait laissé passer des migrants pendant une période critique d’environ dix heures et que certains agents avaient pu les guider vers la frontière. Pour Sánchez, ces éléments ne permettent pas d’identifier les donneurs d’ordre ni d’établir l’existence d’une stratégie politique de Rabat.
Son argument repose sur l’absence de preuve décisive présentée par les services de renseignement espagnols, la Commission européenne ou une organisation internationale. Il a également défendu le maintien de la coopération avec le Maroc, jugée indispensable pour les retours, la lutte contre les réseaux de passeurs et le contrôle migratoire. Le gouvernement affirme qu’environ 90 % des personnes entrées à Ceuta sont reparties en 72 heures grâce à cette collaboration.
La contradiction sur les alertes arrive au Congrès
Une partie essentielle de la séance a porté sur les avertissements précédant l’assaut. Sánchez a soutenu que l’exécutif n’avait reçu aucune alerte annonçant une arrivée massive. Il a reconnu l’existence d’une note de routine de Frontex et du CENIF, mais affirme qu’elle ne prévoyait pas d’opération coordonnée contre la frontière de Ceuta.
Cette version se heurte aux informations publiées sur une note du CENIF envoyée le 29 juillet, qui aurait décrit un risque extrême de passages coordonnés par la mer et par la clôture. Le directeur général de la Police, Francisco Pardo, a affirmé qu’il n’existait aucun rapport attribuant au Maroc la planification ou l’exécution de l’opération. La distinction entre une alerte générale et un avertissement précis sera déterminante pour savoir si la transmission de l’information a échoué ou si les signaux disponibles ont été sous-estimés.
Sánchez a annoncé la publication d’un dossier regroupant les rapports liés à la crise et demandé pourquoi le CENIF n’avait pas transmis sa note aux supérieurs de la chaîne policière ou du ministère de l’Intérieur. Cette question renvoie une partie de la responsabilité vers l’administration, sans faire disparaître l’obligation politique d’expliquer qui devait coordonner la réponse.
Renforcement de la frontière et pression politique
Le chef du gouvernement a défendu le renforcement de la frontière, l’augmentation des capacités d’accueil et les investissements dans le renseignement et la cybersécurité. Il a aussi estimé que Ceuta et Melilla devaient être pleinement intégrées à l’architecture européenne, avec un statut permettant de renforcer leur protection et leur financement.
Sur le plan humanitaire, Sánchez a rejeté les renvois collectifs et rappelé que l’Espagne devait respecter le droit national, européen et les traités internationaux. Il a annoncé le transfert de 1 500 migrants de Ceuta vers la péninsule afin de réduire la pression sur la ville, une mesure qui devra être mise en œuvre avec les communautés autonomes.
L’opposition juge ces explications insuffisantes. Alberto Núñez Feijóo a accusé le président de dissimuler des responsabilités et résumé sa position par une alternative politique : l’incompétence s’il ignorait l’opération, la complicité s’il la connaissait. Vox réclame une réponse plus dure envers le Maroc. Sánchez a, lui, accusé l’opposition et l’extrême droite d’alimenter la peur et d’utiliser la crise comme une arme politique.
La crise n’est donc pas close. Le gouvernement maintient la coopération avec Rabat comme priorité diplomatique, mais il doit clarifier la chaîne des alertes, publier les documents promis et expliquer pourquoi la réponse de l’État n’a pas empêché le débordement d’une frontière européenne. La visite du roi et les nouvelles mesures annoncées pourront renforcer la présence institutionnelle à Ceuta, mais elles ne remplaceront pas les réponses encore attendues par la ville.

