PARIS — Le 17 octobre commence à circuler comme une nouvelle date de mobilisation des Gilets jaunes. Les appels se multiplient sur TikTok, Facebook et Instagram, portés par la hausse des carburants et un malaise social qui se concentre à nouveau sur le pouvoir d’achat. Mais, contrairement à 2018, la question n’est plus seulement de savoir si la colère existe. Elle existe. L’enjeu est de savoir si elle peut encore se transformer en mobilisation collective durable.
Les signaux sont contradictoires. Des cartes circulent sur les réseaux sociaux avec des points de rassemblement à Paris, Lyon, Marseille, Montpellier, Perpignan, Bordeaux ou Lille. Pourtant, il n’existe pour l’instant ni structure nationale, ni direction clairement identifiée, ni mot d’ordre commun. TF1 indiquait le 11 septembre qu’aucune manifestation n’avait encore été autorisée par les préfectures. À La Rochelle, un ancien Gilet jaune a déclaré un rassemblement pour le 15 septembre : plus de 650 personnes se disent intéressées sur Facebook, mais moins de 30 annoncent leur participation.
La colère est bien là
Le contexte économique explique pourquoi le symbole ressurgit. Selon Elabe, 61 % des Français citent l’inquiétude pour décrire leur état d’esprit face à la situation du pays, 44 % l’exaspération et 40 % la colère. 67 % estiment que leur pouvoir d’achat a baissé ces derniers mois et 66 % déclarent qu’il leur manque de l’argent pour vivre correctement, à hauteur de 530 euros par mois en moyenne. 29 % affirment également avoir été à découvert plusieurs fois au cours des douze derniers mois, en moyenne à partir du 17 du mois.
Le carburant redevient un déclencheur politique, comme en 2018. La première journée nationale avait alors rassemblé 282 710 personnes et plus de 2 000 actions sur l’ensemble du territoire. Mais réduire le mouvement à quelques centimes supplémentaires à la pompe serait trompeur : les travaux menés ensuite par France Stratégie ont montré que la hausse du carburant avait cristallisé un malaise beaucoup plus large sur la fiscalité, les services publics, les inégalités territoriales et le sentiment d’abandon.
Le problème n’est plus la colère, mais l’espoir qu’elle serve à quelque chose
La différence de 2026 se situe peut-être précisément là. Le mécontentement semble diffus, mais la capacité d’agrégation est plus faible. Huit ans après, une partie des manifestants potentiels est passée de l’indignation à la désillusion : sentiment que protester change peu de choses, que les mouvements finissent par être minés par les divisions internes, les récupérations politiques ou l’épuisement. Le précédent de “Bloquons tout”, très visible sur les réseaux en 2025 mais beaucoup plus limité dans la rue, renforce cette prudence.
La fragmentation pèse également. Les Gilets jaunes de 2018 avaient puisé une partie de leur force dans leur absence de structure classique, mais cette horizontalité s’était ensuite transformée en faiblesse. En 2026, la protestation potentielle se retrouve en concurrence avec les syndicats, les partis et une multiplicité de causes sociales. Fabien Roussel cherche déjà à occuper cet espace en appelant à retourner sur les ronds-points si le gouvernement n’agit pas sur les prix de l’énergie. Cette politisation précoce peut mobiliser certains et en éloigner d’autres.
Parler déjà de “retour” serait donc prématuré. Le terrain social est favorable, les motifs de colère sont documentés et le symbole conserve une capacité d’évocation. Mais entre le ras-le-bol et la rue existe désormais une barrière supplémentaire : le doute sur l’utilité même de se mobiliser. Le 17 octobre mesurera moins l’intensité de la colère française que sa capacité à redevenir un mouvement.

