MADRID — Le Maroc nie toute implication dans l’arrivée massive de migrants à Ceuta fin juillet, mais la défense officielle de Rabat coexiste avec une succession de déclarations de membres de son propre gouvernement revendiquant la souveraineté marocaine sur Ceuta et Melilla. Une contradiction politique qui complique la volonté du royaume de dissocier la crise migratoire du contentieux territorial.
Le ministère marocain des Affaires étrangères est sorti de son silence jeudi en affirmant qu’« aucune donnée, aucun fait ni aucun rapport » n’établissait l’implication de ses autorités. Rabat refuse de devenir le « bouc émissaire » des affrontements politiques espagnols et affirme que la coopération migratoire et sécuritaire avec Madrid demeure stratégique.
Les documents espagnols connus à ce stade ne permettent pas davantage d’affirmer judiciairement que le gouvernement marocain a organisé les entrées. Les rapports déclassifiés présentent des appréciations différentes : le renseignement militaire n’a pas trouvé d’éléments suffisants pour attribuer à Rabat une opération délibérée, tout en décrivant une attitude marocaine passive ou négligente. D’autres rapports policiers ont relevé des comportements d’agents sur le terrain qui font désormais l’objet d’investigations.
Trois ministres rouvrent la question territoriale
La difficulté pour le discours de Rabat vient également de son propre exécutif. Le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a évoqué la « libération » des villes considérées comme occupées. Le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a ensuite défendu les « droits historiques et géographiques » du Maroc sur Ceuta et Melilla et proposé l’ouverture d’un mécanisme de dialogue avec l’Espagne.
La séquence s’est poursuivie avec Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau et secrétaire général de l’Istiqlal. En pleine crise bilatérale, il a qualifié l’Espagne de « partenaire essentiel », tout en affirmant que le Maroc ne « reculera pas d’un seul pouce » sur ce qu’il considère comme son territoire national.
Madrid a répondu par la voie diplomatique. Le 21 août, l’Espagne a convoqué l’ambassadrice marocaine — représentée par le chargé d’affaires en raison de son absence — et José Manuel Albares a averti que ces revendications « dégradent » la relation bilatérale. Pedro Sánchez les a également qualifiées d’inacceptables et placé la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla parmi les lignes rouges de la relation.
Une dénégation fragilisée par le discours politique
Les revendications territoriales ne constituent pas une preuve d’une participation marocaine à la crise migratoire et les deux questions doivent rester distinctes. Mais leur répétition par plusieurs ministres après une arrivée massive depuis le territoire marocain complique la stratégie de Rabat : tandis que les Affaires étrangères demandent que le royaume ne soit pas associé aux événements de juillet, des membres du gouvernement replacent Ceuta et Melilla au cœur du différend politique.
Le contexte électoral marocain contribue à expliquer le durcissement du discours, sans en effacer l’impact diplomatique. Pour l’Espagne, la question n’est donc plus seulement d’établir ce qui s’est produit à la frontière, mais de déterminer jusqu’où peut aller une coopération stratégique lorsque des ministres du pays partenaire contestent publiquement la souveraineté de deux villes espagnoles.

