Analyse | Pedro Sánchez face au 29 novembre : le PSOE joue-t-il davantage que le gouvernement ?

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Foto: Eva Ercolanese

MADRID — En quinze jours à peine, l’Espagne est passée de l’expulsion d’une femme de 87 ans de son logement à la convocation d’élections législatives anticipées. La mort de Maricarmen Abascal, le 7 octobre, a donné une dimension humaine à une crise qui avait déjà atteint la présidence du gouvernement. Pedro Sánchez aborde le scrutin du 29 novembre avec une double question : la continuité de son projet politique et la capacité du PSOE à construire une nouvelle étape après près d’une décennie marquée par son leadership.

La chronologie est exceptionnelle. Le 23 septembre, Maricarmen a été expulsée du logement madrilène qu’elle occupait depuis 71 ans. Son cas a suscité manifestations, mobilisations et campement sur la Puerta del Sol. Le gouvernement a répondu par deux décrets sur le logement, publiés les 30 septembre et 1er octobre. Tous deux ont été rejetés par le Congrès le 2 octobre. Trois jours plus tard, Sánchez annonçait des élections anticipées pour le 29 novembre.

Le 7 octobre, Maricarmen est décédée à l’hôpital Gregorio Marañón, sans avoir pu retrouver son domicile malgré un accord visant à permettre son retour. Mais la crise politique n’est pas née de cette expulsion : elle s’accumulait depuis des années sur le marché résidentiel et dans la fragilité des accords parlementaires.

Une crise sociale déjà visible dans les statistiques

Selon l’Institut national espagnol de la statistique, les prix des logements ont progressé de 12,2 % sur un an au deuxième trimestre 2026. La hausse atteint 12,9 % pour les logements anciens et 7,4 % pour les logements neufs. Entre avril et juin seulement, l’augmentation globale a été de 3,4 %.

Ces chiffres décrivent un marché où les prix augmentent plus rapidement que les revenus de nombreux ménages. Le manque d’offre dans certaines métropoles, la pression démographique et les difficultés à constituer un apport immobilier aggravent la situation. Le départ tardif des jeunes du foyer familial et le poids des loyers sont devenus des facteurs majeurs d’insécurité économique.

Madrid, Barcelone et les autres marchés tendus sont particulièrement concernés, mais les villes intermédiaires et les territoires touristiques le sont aussi. Sur l’arc méditerranéen, de la Catalogne à la Communauté valencienne et aux Baléares, les besoins en résidences principales coexistent avec une forte pression touristique.

Maricarmen n’incarnait pas le profil habituel des jeunes cherchant leur premier logement. Son cas soulevait une autre question : la protection de personnes ayant vécu des décennies dans leur logement et risquant de le perdre à la suite d’un changement de propriétaire ou d’un conflit locatif. Plusieurs générations ont ainsi pu se reconnaître dans une même mobilisation.

Quand le Congrès transforme la crise en rupture institutionnelle

Le gouvernement a répondu par deux décrets-lois royaux consacrés au logement et aux baux. Leur rejet le 2 octobre, avec les voix opposées du PP, de Vox, de Junts et de l’UPN, a montré que la majorité ayant permis l’investiture ne garantissait pas une majorité législative stable.

La position de Junts était particulièrement importante. L’exécutif dépendait d’accords avec des formations dont les intérêts territoriaux, économiques et parlementaires ne coïncidaient pas toujours avec ceux du PSOE et de ses alliés de gauche.

Ce blocage n’imposait pas constitutionnellement la tenue d’élections. La dissolution a été une décision politique du président après une défaite parlementaire majeure. Sánchez pouvait la présenter comme une demande de nouveau mandat populaire ; ses adversaires comme la reconnaissance d’une législature à bout de souffle. Ces interprétations relèvent du débat politique.

Tout gouvernement issu du 29 novembre devra néanmoins construire des majorités pour adopter budgets, réformes et mesures sur le logement. Les difficultés de gouvernabilité ne disparaîtront pas automatiquement avec le scrutin.

Huit années au pouvoir et une décennie de leadership

Pedro Sánchez est arrivé à la Moncloa en juin 2018 par une motion de censure contre Mariano Rajoy. Il avait auparavant traversé la crise interne du PSOE de 2016, quitté la direction du parti, puis reconquis le secrétariat général lors des primaires de mai 2017. Cette victoire avait réorganisé les équilibres internes et renforcé le lien direct entre le dirigeant et les militants.

Depuis, il a dirigé différentes coalitions et négocié avec des forces politiques variées. Son maintien à la tête du gouvernement après les élections de 2023 a reposé sur une majorité complexe, dont les engagements ne pouvaient pas nécessairement être reproduits à chaque vote parlementaire.

Cette expérience constitue une dimension essentielle de son parcours. Elle pose aussi une question au PSOE : dans quelle mesure l’identité politique du parti est-elle désormais liée à son secrétaire général ? Cela ne signifie pas qu’une succession soit ouverte ni ne permet d’anticiper les décisions personnelles de Sánchez.

Le 29 novembre et les limites des sondages

Les enquêtes d’opinion publiées au début de la campagne situent le PSOE en dessous de son résultat des législatives de 2023, lorsqu’il avait obtenu 121 sièges et environ 31,7 % des suffrages. Un sondage mesure des intentions à une date précise, avec des limites liées à la méthode, à l’échantillon et à l’estimation de participation.

Le système électoral espagnol répartit en outre les sièges par circonscriptions provinciales. Les pourcentages nationaux ne se transforment pas mécaniquement en majorités parlementaires. Le scrutin du 29 novembre combinera donc soutien électoral, répartition territoriale des voix et possibilités d’accords d’investiture.

Pour Sánchez, la campagne pose la question du projet à défendre après huit années à la présidence. Sur le logement, il devra expliquer ses nouvelles propositions comme les résultats des politiques déjà menées. Le PP devra préciser son alternative, tandis que Vox, les formations à gauche du PSOE et les partis territoriaux défendront leurs propres priorités.

Existe-t-il un PSOE après le « sanchisme » ?

Le PSOE conserve une structure territoriale solide et des responsables occupant des fonctions ministérielles et régionales. María Jesús Montero est vice-secrétaire générale ; Salvador Illa dirige la Catalogne et Emiliano García-Page préside la Castille-La Manche. Óscar López, Diana Morant et Ángel Víctor Torres exercent également d’importantes responsabilités politiques.

Leurs trajectoires et leurs ancrages territoriaux diffèrent. Aucune succession fédérale n’est officiellement ouverte et il serait prématuré d’interpréter leurs fonctions comme des candidatures à des primaires. La question de fond concerne les mécanismes permettant au parti de renouveler sa direction, mais surtout son projet.

La social-démocratie espagnole devra répondre aux enjeux du logement, des salaires, de la productivité, des inégalités générationnelles, du financement régional et de la transformation économique. Elle devra également définir ses relations avec les formations situées à sa gauche et les partis nationalistes et régionalistes, dont les voix ont été déterminantes au cours de plusieurs législatures.

Un éventuel changement de direction ne résoudrait pas automatiquement ces contradictions : il exigerait un débat programmatique et organisationnel plus large.

Trois configurations pour la prochaine législature

Une première configuration serait une investiture de Sánchez soutenue par une majorité suffisante. La continuité du gouvernement imposerait de renégocier les appuis nécessaires aux grandes décisions législatives et budgétaires.

Une deuxième se présenterait si une majorité alternative permettait l’investiture d’un autre président. Le PSOE devrait alors définir sa stratégie d’opposition et décider, par ses instances internes, de l’organisation de la prochaine étape.

Une troisième correspondrait à un Congrès fragmenté, sans accord suffisant pour une investiture, ouvrant de nouvelles négociations encadrées par les procédures et délais constitutionnels. Aucun de ces scénarios ne découle mécaniquement d’un sondage national et aucun n’implique en lui-même une décision sur la direction socialiste.

Maricarmen, la politique et les limites d’une législature

La mort de Maricarmen Abascal met fin à une histoire personnelle qui a connu un retentissement public considérable. Son expulsion et les mobilisations qui ont suivi ont coïncidé avec une crise parlementaire ayant modifié le calendrier politique. Il serait pourtant erroné d’attribuer à une seule personne la responsabilité d’une crise institutionnelle accumulée pendant des années, ou de faire de son décès l’explication unique des élections.

La portée politique de son histoire est d’avoir révélé la distance entre les besoins sociaux, les réponses administratives et la capacité du Parlement à trouver des compromis. Sánchez aborde les élections avec le logement au centre de l’agenda. Le PSOE doit aussi examiner une question indépendante du seul résultat électoral : comment préserver une identité politique reconnaissable et sa capacité de renouvellement après une longue période de leadership.

Le 29 novembre, les Espagnols éliront de nouvelles Cortes. Ils confronteront aussi les réponses des forces politiques à une crise du logement qui a mis à l’épreuve la confiance dans les institutions.

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