L’Eurorégion Pyrénées-Méditerranée a défini sa feuille de route 2030 autour de deux axes qui dépassent désormais la simple rhétorique environnementale pour devenir de véritables marchés : les énergies renouvelables et la gestion de l’eau. Ces deux ressources, longtemps considérées comme des services publics réglementés, évoluent vers des actifs stratégiques qui déterminent la capacité d’un territoire à attirer les investissements.
L’énergie comme infrastructure d’exportation
Dans le domaine énergétique, le corridor H2Med, composé de BarMar et CelZa, fera de la péninsule Ibérique une exportatrice nette d’hydrogène vert vers le nord-ouest de l’Europe, avec l’Eurorégion comme zone de transit incontournable. La production solaire du Levant espagnol, combinée au potentiel éolien du Languedoc-Roussillon et aux stockages souterrains exploités par Teréga dans le sud-ouest de la France, forme un système énergétique intégré qui n’existait pas il y a cinq ans. La capacité renouvelable installée en Catalogne et en Occitanie dépasse déjà 15 GW et les prévisions européennes pour 2030 anticipent un doublement.
L’intégration du marché énergétique euroméditerranéen ajoute une nouvelle dimension. Les plans de l’Union européenne prévoient de remplacer progressivement une partie du gaz russe par de l’hydrogène produit dans des pays fiables du sud de la Méditerranée. Le Maroc, l’Algérie et la Tunisie disposent d’un potentiel solaire et éolien considérable, tandis que l’Eurorégion apparaît comme la porte d’entrée naturelle de ces flux vers le marché continental.
L’eau comme critère d’implantation industrielle
La question de l’eau est plus complexe. L’Eurorégion s’étend des Pyrénées, qui disposent d’excédents saisonniers, jusqu’aux littoraux catalan et baléare, où le stress hydrique est structurel. Le projet Smart Green Water, financé par Interreg, explore la coopération transfrontalière dans la gestion agricole de l’eau, mais le véritable changement d’échelle passera par des infrastructures régionales de transfert et de réutilisation.
La résilience hydrique est devenue un critère d’implantation industrielle. Aucun centre de données, aucune usine de semi-conducteurs et aucune unité de production d’hydrogène ne s’installe désormais sans garantie d’approvisionnement sur vingt ans. Les sécheresses successives de 2023 à 2025 en Catalogne ont démontré que l’eau ne pouvait plus être considérée comme une ressource garantie, même sous des latitudes tempérées. Les investisseurs industriels exigent désormais des audits hydriques avant d’engager leurs capitaux.
La convergence entre énergie et eau n’est pas fortuite. Le dessalement consomme de l’énergie et l’électrolyse nécessaire à la production d’hydrogène consomme de l’eau. Un territoire capable de maîtriser simultanément ces deux ressources — énergie renouvelable bon marché et gestion hydrique efficace — se positionne comme une plateforme industrielle de premier plan. L’Eurorégion possède les atouts nécessaires : soleil, vent, eau pyrénéenne, infrastructures portuaires et connexion au marché européen. Ce qui lui manque encore, c’est une gouvernance intégrée.
Le déficit institutionnel comme goulet d’étranglement
Le Groupement européen de coopération territoriale qui structure l’Eurorégion dispose de la personnalité juridique nécessaire pour gérer des fonds et exécuter des projets. Ses compétences réelles en matière d’énergie et d’eau restent toutefois limitées face aux États et aux communautés autonomes. Le défi de 2030 n’est donc ni technologique ni financier, mais institutionnel. Sans autorité capable de planifier la production énergétique et la distribution de l’eau à l’échelle transfrontalière, les ressources continueront d’être gérées dans des silos nationaux et l’avantage compétitif se dissipera dans la bureaucratie bilatérale.
La fenêtre d’opportunité est étroite. Les financements européens du Pacte vert et du Mécanisme pour l’interconnexion en Europe privilégient les projets transfrontaliers dotés d’une gouvernance claire. Les territoires qui présenteront des plans intégrés eau-énergie avant 2028 capteront l’essentiel des fonds disponibles. L’Eurorégion Pyrénées-Méditerranée dispose de la masse critique démographique, économique et géographique nécessaire. La question est désormais de savoir si elle aura la volonté politique de fonctionner comme un marché unique des ressources naturelles avant la fermeture de cette fenêtre de financement.

