Analyse | Ceuta est espagnole : la pression du Maroc et la tentative d’imposer une négociation

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CEUTA — Ceuta est une ville espagnole. Il ne s’agit ni d’une appréciation politique, ni d’une formule diplomatique, ni d’une question dont le statut resterait à définir entre Madrid et Rabat. Son régime est intégré à l’ordre constitutionnel espagnol, ses habitants élisent leurs représentants dans les institutions espagnoles et la ville fait partie de l’intégrité territoriale de l’État. La crise migratoire ouverte à la fin du mois de juillet n’a pas modifié cette réalité. Elle a en revanche replacé Ceuta au centre d’un affrontement politique dans lequel le Maroc tente de transformer la pression exercée sur la frontière en instrument de force.

Une souveraineté établie par l’histoire et le droit

Le lien de Ceuta avec la péninsule Ibérique ne remonte pas à la création de l’État marocain moderne. La ville a été conquise par le Portugal en 1415 et rattachée à la Couronne espagnole lors de l’union dynastique des couronnes portugaise et espagnole, en 1580. Lorsque le Portugal a retrouvé son indépendance en 1640, Ceuta est restée fidèle à Philippe IV. La séparation entre les deux royaumes a été formalisée par le traité de Lisbonne de 1668, qui a reconnu la souveraineté espagnole sur la ville et ses dépendances.

Depuis, Ceuta est administrée par l’Espagne. Les débats historiques sur ses origines, ses populations et sa position géographique ne constituent pas une contestation juridique ouverte de sa souveraineté. Le Maroc n’existait pas comme État indépendant au moment où la présence espagnole à Ceuta s’est consolidée. Sa revendication territoriale est postérieure et s’inscrit dans un récit national que Rabat entretient à propos des villes espagnoles d’Afrique du Nord.

La Constitution de 1978 s’applique à Ceuta et le statut d’autonomie adopté en 1995 a transformé la ville en cité autonome, dotée d’institutions propres et de compétences d’autogouvernement. Ceuta n’est pas une colonie en attente de décolonisation ni un territoire administré provisoirement par l’Espagne. Il s’agit d’une entité espagnole soumise à un régime particulier, comme l’a également reconnu la jurisprudence constitutionnelle.

Son lien avec l’Union européenne présente lui aussi des particularités. Ceuta ne fait pas pleinement partie du territoire douanier de l’Union et conserve un régime fiscal spécifique, mais ses frontières extérieures sont des frontières espagnoles et européennes. L’exception douanière ne change rien à la souveraineté. De même, l’absence de Ceuta de l’espace Schengen ne signifie pas une sortie de l’Espagne ou de l’Union : elle relève d’un régime particulier de contrôles et de circulation.

De la revendication diplomatique à la pression sur le terrain

La position officielle du Maroc consiste depuis des décennies à maintenir ses revendications sur Ceuta et Melilla. Cette revendication appartient, en elle-même, au domaine diplomatique. La difficulté apparaît lorsqu’elle s’accompagne d’actions qui produisent des effets directs sur la ville et sur la capacité de décision de l’Espagne.

L’entrée massive de la fin juillet, avec plus de 80 000 personnes passées du Maroc vers Ceuta en très peu de temps, constitue l’épisode le plus grave de la crise actuelle. L’ampleur du mouvement, la proximité de la frontière et la passivité initiale des forces marocaines soulèvent une question que Madrid doit encore documenter précisément : si Rabat n’a pas officiellement organisé l’opération, il a laissé une pression humaine d’une telle ampleur atteindre la frontière espagnole.

Sur une frontière extérieure de l’Union européenne, la gestion des flux migratoires ne peut devenir un moyen de pression. La coopération avec le Maroc est nécessaire pour empêcher les départs dangereux, lutter contre les réseaux de passeurs et organiser les retours légaux. Mais elle ne peut signifier qu’un État voisin décide quand une ville espagnole doit subir une pression exceptionnelle ou qu’il utilise des milliers de personnes pour infléchir les choix politiques de Madrid.

La stratégie marocaine s’est durcie avec les déclarations de plusieurs membres du gouvernement. Le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a exigé le retour de tous les mineurs marocains non accompagnés présents à Ceuta et a lié l’acceptation des dépouilles de migrants morts à la remise de ces mineurs et de leurs dossiers. Cette condition ne relève pas d’une simple divergence administrative : elle exerce une pression politique sur des décisions qui doivent respecter le droit espagnol, le droit européen et l’intérêt supérieur de chaque enfant.

Dans le même temps, une cérémonie religieuse présidée par Mohammed VI à Rabat a de nouveau fait référence, de manière indirecte, aux villes « occupées ». Le ministre des Affaires islamiques, Ahmed Taufiq, a évoqué des figures religieuses nées à Ceuta avant la souveraineté espagnole et parlé d’une lutte historique pour libérer des territoires. La combinaison de ce discours, des déclarations ministérielles et de la pression à la frontière compose une séquence politique difficile à dissocier de la revendication territoriale.

Un coup de force qui appelle une réponse d’État

Qualifier cette stratégie de coup de force ne signifie pas affirmer que le Maroc a lancé une opération militaire ou qu’une rupture formelle a été décidée. Il s’agit de décrire une politique de faits accomplis et de pression cumulative : utiliser la frontière, les migrations, les mineurs, les dépouilles et la rhétorique historique pour contraindre l’Espagne à négocier une question que Madrid considère comme exclue de toute discussion.

La réponse espagnole doit éviter deux erreurs. La première serait d’accepter que Ceuta devienne une monnaie d’échange dans la relation bilatérale. La seconde consisterait à confondre la défense de la souveraineté avec une réponse indiscriminée envers les migrants. La sécurité de la frontière, l’accueil et les procédures de retour doivent être assurés avec des moyens suffisants et des garanties juridiques.

La réunion extraordinaire du Conseil de sécurité nationale et la création d’un commandement unique dirigé par Ángel Víctor Torres reconnaissent, tardivement, que la crise dépasse la gestion ordinaire d’une frontière. Ceuta a besoin de coordination, de ressources et d’une stratégie diplomatique durable. Elle a aussi besoin que l’Espagne rappelle, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, une évidence : sa souveraineté n’est pas négociable.

L’avenir des relations avec le Maroc exige une coopération, mais une coopération entre États égaux. L’Espagne peut travailler avec Rabat contre les réseaux de passeurs, pour organiser les retours et protéger la frontière. Elle ne peut accepter que cette coopération serve à contester l’appartenance de Ceuta à l’Espagne ou à faire supporter à la ville le coût d’un différend territorial que le Maroc choisit de maintenir ouvert.

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